Textes courts

Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 18:44

Vous ne vous pensiez pas y aller et pourtant vous y êtes, aussi nerveux que si on venait de vous installer dans une capsule de la NASA, vous n’attendez que le grand frisson en somme.

Votre moniteur vous explique une dernière fois comment il faudra courir, courir aussi régulièrement et rapidement que possible pour gonfler la voile. Vous avez le cerveau en compote. Est-ce le casque qui vous serre la tête, est-ce la bringue de la veille et le manque de sommeil ? Est-ce cet appel désespéré à votre intelligence, que vous n’avez pas utilisée depuis si longtemps ? Est-ce l’accent de votre moniteur qui vous oblige à fournir un effort de concentration pour comprendre les instructions baragouinées ?

Vous en avez des sueurs froides. Un gradient de température s’est installé dans votre corps, de votre sommet brûlant vers vos pieds, glacés.

Vous voyez les Rocheuses vous narguer. Ces montagnes vous semblent tellement libres et vous tellement prisonnier ! Vous regrettez de vous être laissé convaincre par vos collègues, eux les sportifs, eux les battants, eux qui s’engouffrent dans toute nouvelle expérience extrême avec un sang froid qui vous dépasse.

Vous avez envie de crier, de leur dire que vous vous êtes trompé, que vous êtes en train de faire une énorme erreur. John a dû penser que vous aviez faim, il enfourne une part de gâteau dans votre bouche. Vous ne voulez pas le mécontenter. Vous le remerciez gauchement. John, Craig et Bill se mettent à hurler « Go frenchy, go ! you can do it ! Show that you are a man buddy ! » Vous êtes tétanisé. Et si cette première fois était votre dernière heure ? Et si John Craig et Bill s’étaient foutus de vous et n’avaient eux-mêmes jamais réalisé ce grand saut en plein hiver ? Vous commencez à douter de leur honnêteté. Vous êtes le seul harnaché. Ils devaient sauter avec vous pourtant, vous avaient-ils dit. Vous repensez au document que John vous avait fait signer il y a quelques semaines. L’aviez-vous bien lu ? C’était pendant une fête où vous aviez encore trop bu. Votre problème c’est l’alcool. Toute le monde le sait, vous ne vous en méfiez pas assez. Peut-être ne vous êtes-vous pas assez méfié de vos collègues non plus… vous êtes naïf. Vous vous promettez de ne plus boire une goutte d’alcool si seulement vous en réchappez... Votre entreprise fait beaucoup de bénéfices, vous êtes un excellent patron et vous cherchez sans cesse à être aimé, à jouer le rôle que les autres veulent que vous jouiez pour eux. Quel con !vous êtes là avec votre parapente, vos skis et votre bêtise prêt à décoller d’une falaise vertigineuse puis à skier en plein milieu des Rocheuses pendant 12 heures avant de rejoindre le camp de base où un hélicoptère viendra vous chercher pour vous emmener dans une autre vallée où, paraît-il, la neige est absolument exceptionnelle… Vous réalisez en un éclair la vacuité de votre existence. Quoi ! Il fallait que vous vous retrouviez là pour enfin réaliser que vous êtes responsable de votre vide !

Vous vous sentez ivre et l’estomac au bord des lèvres. Son contenu se déverse brusquement sur vos spatules. Vous vous décrochez, vous enlevez vos skis, sans un mot vous allez vous asseoir au sommet de la colline et vous fermez les yeux.

Lorsque vous les rouvrez, vous êtes ébloui par le soleil. Vous accommodez votre vue et vous découvrez devant vous la vallée de Dharamsala.

Votre guide spirituel vous regarde de ses grands yeux sereins et souriants et vous interroge : « Alors, Jacques, dites-moi, que vous a appris cette méditation ? »

Par laudesmontagnes - Publié dans : Textes courts - Communauté : papierlibre
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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 18:40

- Tu ne me crois pas Sophie ?

- Si je te crois.

- Chut la voilà !

- Avec ça vous allez vous taire les filles ! Concentrez-vous… 1, 2, 3… top !

La blouse blanche de maman disparut soudain de notre vue, et le silence s’installa, là entre nous deux, tandis que les mèches de nos cheveux commençaient à sécher, accrochées sur le fil à linge.

Ma sœur me regarda les larmes aux yeux, je détournai la tête. Je voulais que cette nouvelle expérience soit complète, je fermai les yeux.

Au départ, c’était plutôt agréable d’être liée à Sophie par ce fil à linge entre nos cheveux.

Les effluves de notre shampoing à la fraise semblaient jouer aux funambules le long de l’étendage ; une chaude humidité baignait mon crâne, mon visage et mon cou. Ma tête et mon esprit naviguaient au milieu d’un nuage aromatisé. Je voyais des Barbapapas géantes se déplacer sur le fil, englobant tout, transformant sur leur passage les gouttes d’eau en un cristal sucré. Quelques diodes semblaient répondre à des ordres mystérieux à un rythme régulier. J’ouvrai la bouche, de la guimauve y entrait. J’écoutai, un bruit de bulles régulier semblait me parvenir aux oreilles, sourdement ; maman y avait placé ses nouveaux bouchons en cire.

Je pouvais bouger les bras pour faire sécher les autres mèches de mes longs cheveux, mais le reste de mon corps était fermement attaché, cela faisait partie du traitement habituel.

Après chaque nouvelle invention de maman pour nous sécher les cheveux, nous l’avions souvent supplié de nous emmener chez le coiffeur. Nous rêvions d’en ressortir avec des coupes crâneuses à la garçonne pour remplacer nos chevelures.

Nous en avions assez de ces expériences éprouvantes, (d’autant que ou bien que maman nous imposait) Maman nous lavait les cheveux toutes les semaines. Toutes les semaines elle expérimentait une nouvelle idée et nous enchainait au dispositif révolutionnaire qui allait permettre à nos cheveux de devenir aussi secs que la paille de l’étable de Croky.

Maman espérait bientôt gagner le concours du magazine « Maman actuelle » qui allait nous permettre de devenir riches, et toute son énergie était consacrée à ses recherches et ses expériences.

Elle avait même suggéré la semaine passée qu’elle souhaitait passer à deux fois par semaine car elle pensait toucher au but, enfin. J’en avais froid dans le dos…

Une sonnerie stridente chassa l’un de mes nuages rose.

Vite, il fallait respecter le protocole expérimental et accrocher une nouvelle mèche. Je sentis le fil bouger, ma sœur avait vivement réalisé l’opération. Je tournai mon regard vers elle, elle pleurait encore. Je tentai un sourire, mais le gros chiffon que maman avait profondément enfoncé dans ma bouche le transforma en un rictus morbide. Je me sentais faible, sans entrain, presque sans vie.

Des yeux, Sophie me fit comprendre qu’il fallait que je sois courageuse et surtout que je me dépêche. Le succès de l’expérience en dépendait, nous ne pouvions pas nous permettre de prendre des libertés avec la science, nous devions respecter le travail de notre génial inventeur. Il fallait que je réalise l’opération rapidement et que j’appuie sur le bouton afin que la machine continue de dérouler le programme, ou sinon… subir le protocole de punition électrique…

Mes muscles étaient encore bien douloureux suite à mon expulsion du test de la semaine passée. J’attrapai alors une nouvelle mèche et l’attachai prestement.

Je tournai la tête à nouveau et fermai les yeux.

Ensuite, la présence de ma sœur devint moins agréable. J’avais l’impression de naviguer au milieu d’un nuage d’antiseptique. Tout semblait blanc autour de moi, la pièce du sol au plafond, les habits qui se déplaçaient furtivement. J’entendais tout proche des sonorités d’appareils médicaux ; étais-je immobilisée et branchée à eux ?

Le visage de Sophie, était penché sur mon corps émacié. Elle portait un masque chirurgical et me caressait doucement le crâne. Il me semblait que ses yeux étaient rouges, ses paupières gonflées. Toutes mes séances de chimio me revinrent brutalement en conscience…

- Je t’assure Sophie… C’était maman… c’était bien elle et tu étais là aussi… Nous étions reliées… nos cheveux étaient immenses… Tu me crois  Sophie ?

Par laudesmontagnes - Publié dans : Textes courts - Communauté : Ecriture Ludique
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