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Vous ne vous pensiez pas y aller et pourtant vous y êtes, aussi nerveux que si on venait de vous installer dans une capsule de la NASA, vous n’attendez que le grand frisson en somme.
Votre moniteur vous explique une dernière fois comment il faudra courir, courir aussi régulièrement et rapidement que possible pour gonfler la voile. Vous avez le cerveau en compote. Est-ce le casque qui vous serre la tête, est-ce la bringue de la veille et le manque de sommeil ? Est-ce cet appel désespéré à votre intelligence, que vous n’avez pas utilisée depuis si longtemps ? Est-ce l’accent de votre moniteur qui vous oblige à fournir un effort de concentration pour comprendre les instructions baragouinées ?
Vous en avez des sueurs froides. Un gradient de température s’est installé dans votre corps, de votre sommet brûlant vers vos pieds, glacés.
Vous voyez les Rocheuses vous narguer. Ces montagnes vous semblent tellement libres et vous tellement prisonnier ! Vous regrettez de vous être laissé convaincre par vos collègues, eux les sportifs, eux les battants, eux qui s’engouffrent dans toute nouvelle expérience extrême avec un sang froid qui vous dépasse.
Vous avez envie de crier, de leur dire que vous vous êtes trompé, que vous êtes en train de faire une énorme erreur. John a dû penser que vous aviez faim, il enfourne une part de gâteau dans votre bouche. Vous ne voulez pas le mécontenter. Vous le remerciez gauchement. John, Craig et Bill se mettent à hurler « Go frenchy, go ! you can do it ! Show that you are a man buddy ! » Vous êtes tétanisé. Et si cette première fois était votre dernière heure ? Et si John Craig et Bill s’étaient foutus de vous et n’avaient eux-mêmes jamais réalisé ce grand saut en plein hiver ? Vous commencez à douter de leur honnêteté. Vous êtes le seul harnaché. Ils devaient sauter avec vous pourtant, vous avaient-ils dit. Vous repensez au document que John vous avait fait signer il y a quelques semaines. L’aviez-vous bien lu ? C’était pendant une fête où vous aviez encore trop bu. Votre problème c’est l’alcool. Toute le monde le sait, vous ne vous en méfiez pas assez. Peut-être ne vous êtes-vous pas assez méfié de vos collègues non plus… vous êtes naïf. Vous vous promettez de ne plus boire une goutte d’alcool si seulement vous en réchappez... Votre entreprise fait beaucoup de bénéfices, vous êtes un excellent patron et vous cherchez sans cesse à être aimé, à jouer le rôle que les autres veulent que vous jouiez pour eux. Quel con !vous êtes là avec votre parapente, vos skis et votre bêtise prêt à décoller d’une falaise vertigineuse puis à skier en plein milieu des Rocheuses pendant 12 heures avant de rejoindre le camp de base où un hélicoptère viendra vous chercher pour vous emmener dans une autre vallée où, paraît-il, la neige est absolument exceptionnelle… Vous réalisez en un éclair la vacuité de votre existence. Quoi ! Il fallait que vous vous retrouviez là pour enfin réaliser que vous êtes responsable de votre vide !
Vous vous sentez ivre et l’estomac au bord des lèvres. Son contenu se déverse brusquement sur vos spatules. Vous vous décrochez, vous enlevez vos skis, sans un mot vous allez vous asseoir au sommet de la colline et vous fermez les yeux.
Lorsque vous les rouvrez, vous êtes ébloui par le soleil. Vous accommodez votre vue et vous découvrez devant vous la vallée de Dharamsala.
Votre guide spirituel vous regarde de ses grands yeux sereins et souriants et vous interroge : « Alors, Jacques, dites-moi, que vous a appris cette méditation ? »
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