Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 18:40

- Tu ne me crois pas Sophie ?

- Si je te crois.

- Chut la voilà !

- Avec ça vous allez vous taire les filles ! Concentrez-vous… 1, 2, 3… top !

La blouse blanche de maman disparut soudain de notre vue, et le silence s’installa, là entre nous deux, tandis que les mèches de nos cheveux commençaient à sécher, accrochées sur le fil à linge.

Ma sœur me regarda les larmes aux yeux, je détournai la tête. Je voulais que cette nouvelle expérience soit complète, je fermai les yeux.

Au départ, c’était plutôt agréable d’être liée à Sophie par ce fil à linge entre nos cheveux.

Les effluves de notre shampoing à la fraise semblaient jouer aux funambules le long de l’étendage ; une chaude humidité baignait mon crâne, mon visage et mon cou. Ma tête et mon esprit naviguaient au milieu d’un nuage aromatisé. Je voyais des Barbapapas géantes se déplacer sur le fil, englobant tout, transformant sur leur passage les gouttes d’eau en un cristal sucré. Quelques diodes semblaient répondre à des ordres mystérieux à un rythme régulier. J’ouvrai la bouche, de la guimauve y entrait. J’écoutai, un bruit de bulles régulier semblait me parvenir aux oreilles, sourdement ; maman y avait placé ses nouveaux bouchons en cire.

Je pouvais bouger les bras pour faire sécher les autres mèches de mes longs cheveux, mais le reste de mon corps était fermement attaché, cela faisait partie du traitement habituel.

Après chaque nouvelle invention de maman pour nous sécher les cheveux, nous l’avions souvent supplié de nous emmener chez le coiffeur. Nous rêvions d’en ressortir avec des coupes crâneuses à la garçonne pour remplacer nos chevelures.

Nous en avions assez de ces expériences éprouvantes, (d’autant que ou bien que maman nous imposait) Maman nous lavait les cheveux toutes les semaines. Toutes les semaines elle expérimentait une nouvelle idée et nous enchainait au dispositif révolutionnaire qui allait permettre à nos cheveux de devenir aussi secs que la paille de l’étable de Croky.

Maman espérait bientôt gagner le concours du magazine « Maman actuelle » qui allait nous permettre de devenir riches, et toute son énergie était consacrée à ses recherches et ses expériences.

Elle avait même suggéré la semaine passée qu’elle souhaitait passer à deux fois par semaine car elle pensait toucher au but, enfin. J’en avais froid dans le dos…

Une sonnerie stridente chassa l’un de mes nuages rose.

Vite, il fallait respecter le protocole expérimental et accrocher une nouvelle mèche. Je sentis le fil bouger, ma sœur avait vivement réalisé l’opération. Je tournai mon regard vers elle, elle pleurait encore. Je tentai un sourire, mais le gros chiffon que maman avait profondément enfoncé dans ma bouche le transforma en un rictus morbide. Je me sentais faible, sans entrain, presque sans vie.

Des yeux, Sophie me fit comprendre qu’il fallait que je sois courageuse et surtout que je me dépêche. Le succès de l’expérience en dépendait, nous ne pouvions pas nous permettre de prendre des libertés avec la science, nous devions respecter le travail de notre génial inventeur. Il fallait que je réalise l’opération rapidement et que j’appuie sur le bouton afin que la machine continue de dérouler le programme, ou sinon… subir le protocole de punition électrique…

Mes muscles étaient encore bien douloureux suite à mon expulsion du test de la semaine passée. J’attrapai alors une nouvelle mèche et l’attachai prestement.

Je tournai la tête à nouveau et fermai les yeux.

Ensuite, la présence de ma sœur devint moins agréable. J’avais l’impression de naviguer au milieu d’un nuage d’antiseptique. Tout semblait blanc autour de moi, la pièce du sol au plafond, les habits qui se déplaçaient furtivement. J’entendais tout proche des sonorités d’appareils médicaux ; étais-je immobilisée et branchée à eux ?

Le visage de Sophie, était penché sur mon corps émacié. Elle portait un masque chirurgical et me caressait doucement le crâne. Il me semblait que ses yeux étaient rouges, ses paupières gonflées. Toutes mes séances de chimio me revinrent brutalement en conscience…

- Je t’assure Sophie… C’était maman… c’était bien elle et tu étais là aussi… Nous étions reliées… nos cheveux étaient immenses… Tu me crois  Sophie ?

Par laudesmontagnes - Publié dans : Textes courts - Communauté : Ecriture Ludique
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